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« Hewa Rwanda. Lettre aux absents », de Dorcy Rugamba : au-delà de la mémoire des siens

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Le dossier « 30ᵉ anniversaire du génocide des Tutsi au Rwanda »

Des croix déposées en souvenir de victimes du génocide, au mémorial de Nyanza, à Kigali, en avril 1996. Extrait de la série « Rwanda I : Itsembatsemba ». 

« Hewa Rwanda. Lettre aux absents », de Dorcy Rugamba, JC Lattès, 144 p., 18,90 €, numérique 14 €.

En 1996, deux ans après le génocide des Tutsi au Rwanda, Dorcy Rugamba retourne pour la première fois chez lui, sur la colline de Kimihurura, à Kigali. Un grand vide l’attend dans la maison au porche rouge. Son père, sa mère, six de ses frères et sœurs – ils posent sur la photo en couverture de Hewa Rwanda, son nouveau livre – y ont été assassinés le 7 avril 1994. L’étudiant en pharmacie de 25 ans, fondateur d’un ballet-théâtre à Butare, dans le sud du Rwanda, aurait dû être parmi les siens ce jour-là, si son voyage n’avait été retardé.

Hewa Rwanda bouleverse par cette scène de retour impossible, sans doute parce qu’elle porte en creux l’épaisseur du temps. Le dramaturge et metteur en scène rwandais a en effet commencé à raconter sa famille et sa quête intime dès 1996, de la Belgique, où il a fui les massacres via le Burundi. En 2005, il en a tiré Marembo, publié à compte d’auteur chez un éditeur disparu, Da Ti M’beti. Depuis, le comédien, né en 1969 à Kigali, n’a cessé d’augmenter et de réagencer ce qui s’offre comme le texte d’une vie. Sous-titré Lettre aux absents, Hewa Rwanda est un bref essai de survie nourri de poésie et de méditations. Sur les lieux habités par les fantômes, Dorcy Rugamba fait l’expérience de la dépossession. La perte des siens l’a changé en « cet être sans attaches, sans amarres, surpris d’être là ». L’abîme menace à chaque pas entre les murs de la maison d’enfance. Seuls les mots pourraient le sauver du vide, lui permettre d’« apprivoiser le présent ». Mais ils sont hors de portée. En même temps qu’un million de personnes, les bourreaux ont décimé la langue, la laissant fuyante et sans saveur au bout de la plume de Dorcy Rugamba.

Comment la rattraper ? Quels mots trouver pour raconter Ginny, sa petite sœur de 7 ans, les battements rapides de son cœur contre sa poitrine de grand frère ? Seuls les babils des premières années de l’auteur y parviennent. « Mes parents étaient des choinchoins, des chwangnongno, des haaa, mes petites sœurs, des sikoya, le plus jeune de mes frères, un sakayonde. Nous formions une famille de slurps, quatre chwams, six youfs et les deux zé. Nous étions complètement abwawawa les uns des autres ! », se souvient-il. Son émotion nous emporte à chaque page. Mais son livre voit au-delà de la mémoire des siens.

Sa « tâche de survie »

S’appuyant sur Une saison de machettes, de Jean Hatzfeld (Seuil, 2003), qui nous plonge dans l’intimité des bourreaux, Dorcy Rugamba estime que réduire les victimes du génocide à un « tas d’ossements qui parle à peine » serait une erreur. « Il appartient aux survivants qui les ont côtoyées dans l’intimité de les porter à la lumière et à la connaissance du monde, pour qu’au moins de cette triste histoire nous puissions, quels que soient nos horizons, bâtir une conscience commune », affirme-t-il. Du passé vers le présent, de l’intime vers le collectif, Dorcy Rugamba chemine dans ce qu’il appelle sa « tâche de survie ».

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