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En Côte d’Ivoire, Abidjan veut se « débarrasser » des vendeurs ambulants et des mendiants

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Une vendeuse ambulante dans le quartier des Deux Plateaux, à Abidjan, en janvier 2023.

A Abidjan, la capitale économique ivoirienne, ils font partie du quotidien des automobilistes. On les voit déambuler sur les terre-pleins, portant sur la tête des pyramides de fruits ou les bras chargés de miroirs, bassines ou matelas… Quand les voitures sont à l’arrêt, ils se pressent aux portières pour proposer des chips de bananes plantain, des arachides, des sachets d’eau ou des noix de petit cola pour réveiller les conducteurs assommés par la chaleur. Aux feux rouges, des enfants se précipitent pour laver les pare-brise moyennant 100 francs CFA (0,15 euro) et des adultes aux jambes déformées par la polio tendent le bras pour quémander quelques pièces.

Tout un microcosme de vendeurs ambulants et de mendiants auquel le ministre-gouverneur du district d’Abidjan, Ibrahim Cissé Bacongo, entend mettre fin. Un communiqué daté du 2 avril et signé du vice-gouverneur, Vincent N’Cho Kouaoh, stipule que « dans le cadre de la lutte contre le désordre urbain, le commerce ambulant sur les grandes artères, la mendicité sous toutes ses formes et l’usage des charrettes à bras sont désormais formellement interdits sur toute l’étendue du territoire du district ».

Une mesure motivée, selon le communiqué, par la volonté « d’assainir le cadre de vie des populations, d’assurer davantage la sécurité des personnes et des biens, ainsi qu’une meilleure fluidité routière », afin de redonner à Abidjan « sa réputation de perles des lagunes, une ville qui offre une meilleure qualité de vie à ses populations et aux visiteurs ». Les mêmes arguments étaient évoqués au mois de février pour justifier la destruction de plusieurs quartiers précaires. Des « déguerpissements » récurrents au cours de la décennie écoulée en raison de la forte croissance urbaine d’Abidjan, et qui se sont intensifiées ces deux derniers mois.

Coups de filet

Le district d’Abidjan n’a pas listé les commerces ambulants ciblés par l’interdiction : le sort des emblématiques chariots rouges Nescafé, par exemple, reste incertain. Il n’a pas non plus spécifié les sanctions auxquelles s’exposent les contrevenants. Difficile, d’ailleurs, de savoir combien de personnes seront concernées par l’opération. L’Union des commerçants de Côte d’Ivoire (UCCCI) estime à trois millions le nombre de commerçants sans magasin, un chiffre qui inclue à la fois les stands informels sur les trottoirs et les vendeurs mobiles.

En 2013, l’ex-ministre de l’intérieur Hamed Bakayoko (décédé en 2021) avait déjà tenté d’interdire la mendicité aux carrefours de la capitale économique, sans que sa mesure soit réellement suivie d’effets. Au cours de la décennie écoulée, les policiers effectuaient parfois des coups de filet dans les grandes artères, confisquant ou détruisant la marchandise des vendeurs ambulants et dispersant les mendiants. Ces derniers jours, les contrôles de police se sont multipliés, avec une sévérité accrue.

« On n’a pas d’autre choix que d’attendre que des passants aient pitié de nous et nous donnent de l’argent ou un peu de riz », déplore une jeune femme assise sur un carton posé sur le goudron brûlant du boulevard Latrille, dans le quartier cossu des Deux Plateaux. Deux enfants en bas âge sont allongés à ses pieds. Seule à maîtriser le français, elle s’érige en porte-parole du petit groupe : « Maintenant, le gouvernement ne veut plus de nous. Quand la police vient nous chasser, on court, on va se cacher. Et quand elle s’en va, on revient s’asseoir. »

Au carrefour situé à quelques dizaines de mètres, les vendeurs ambulants prennent soin de se tenir à l’écart des mendiants pour éviter toute confusion. Mais lors des descentes de police, eux aussi encourent des sanctions. « Avant, quand ils nous attrapaient, ils prenaient nos marchandises », indique une très jeune fille qui vend des citrons aux automobilistes arrêtés au feu rouge : « Maintenant, c’est nous qu’ils prennent. Ils ont pris ma tantie. Elle a pleuré, elle a demandé pardon, mais ils n’ont pas eu pitié et l’ont emmenée » au poste de police.

« Des bouches à nourrir »

Les marchands à la sauvette n’ont en général pas les moyens de payer le loyer d’une boutique ou d’un stand sur le trottoir, explique une vendeuse de bananes braisées qui porte au dos un bébé endormi. Les loyers des baux commerciaux, comme ceux des baux à usage d’habitation, ont considérablement augmenté à Abidjan ces dix dernières années. Le « pas-de-porte », cette caution demandée aux commerçants par les propriétaires pour la location d’une boutique, commence désormais à 10 millions de francs CFA (15 210 euros). « Que voulez-vous qu’on fasse ?, lance-t-elle. Mon mari est grouilleur [débrouillard], c’est un mouilleur de ciment [aide-maçon]. Quand il n’y a pas de chantier, il n’y a pas d’argent qui entre, mais on a toujours des bouches à nourrir ! »

« Ce n’est pas de gaîté de cœur que ces populations se promènent dans les rues sous un soleil à 45 °C, mais pas manque d’alternative », confirme l’économiste Germain Kramo, enseignant-chercheur à l’université Félix-Houphouët-Boigny d’Abidjan. Pour lui, les commerçants ambulants constituent « une main-d’œuvre qui, si elle était exploitée correctement, pourrait devenir très profitable pour l’économie ivoirienne ». En Côte d’Ivoire, l’emploi informel représente plus de 90 % de la force de travail et 51 % du PIB.

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« Il ne suffit pas de faire de la communication au nom de l’embellissement de la ville et de durcir la répression policière pour amener les populations à abandonner ces activités, plaide le chercheur. Il faut des dispositifs pour les amener vers l’économie formelle. Plutôt que de les mettre en prison, pourquoi ne pas leur faire intégrer les centres de service civique, qui proposent une formation professionnelle sur six mois, et leur permettraient de trouver un emploi qualifié à la sortie ? », propose-t-il.

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