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Données culturelles et stratégies militaires : autour de la notion de l’imamat dans l’Iran contemporain

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Aujourd’hui, la référence au religieux est le plus souvent ignorée dans la pensée militaire et stratégique occidentale. Afin de combler ce déficit, cet article innovant a pour objectif d’analyser en Iran le rôle spirituel et temporel de l’imamat comme outil de mobilisation, de recrutement et de fidélisation des jeunes et moins jeunes pour adhérer à un idéal idéologique, dans le cadre de la stratégie militaire déployée par le Corps des Gardiens de la Révolution au service de la République islamique d’Iran.

En effet, depuis 1979, le concept d’imamat en tant que dogme religieux et doctrine politique constitue le fondement de la stratégie militaire de l’Iran. Porté par le Corps des Gardiens de la Révolution qui œuvre à sa diffusion régionale aussi bien au Liban, qu’en Iraq, au Yémen ou en Syrie, ce concept fait en réalité l’objet d’appropriations locales différenciées et contrastées.

De l’imamat à Wilayet e- Faqih

L’IMAMAT, est une conception qui repose sur le choix d’un guide religieux proche de Dieu afin de guider la communauté musulmane ; où il se base sur l’articulation entre l’autorité spirituelle et une autorité politique. Vraisemblablement cette conception est proche de la vision du courant sunnite qui revendique le Calife comme celui qui règne dans un émirat et est également le guide de la communauté musulmane sur terre. Les Chiites comme les Sunnites justifient cette conception de l’imamat par le hadith [1] du prophète Mohamed : « Je laisse deux choses en vous, si vous les considérez, vous ne serez pas induits en erreur – le Livre de Dieu, le Très-Haut et ma famille. [2] » Ce hadith atteste que le Prophète laisse à son Ummah [3le Coran et sa famille pour les éclairer et les aider à trouver le chemin de l’Islam. La doctrine de l’imamat au sens général est complexe à définir en quelques lignes et mérite un travail plus approfondi. Nous retiendrons pour notre intervention le plus important et plus spécifiquement l’imamat dans la version de Wilayat e-faqih. [4]

La Wilayat e-faqih reste un acte révolutionnaire dans la pensée chiite moderne initiée par l’Ayatollah Khomeiny comme le signale Constance Arminjon dans son livre : « la doctrine de la Wilayat e-fagih bien loin de perpétuer une tradition menacée par la sécularisation, constitue une révolution. [5] » Selon la vision de l’Ayatollah Khomeiny, il est primordial de mettre en place un gouvernement régi par les préceptes de l’Islam, sous une autorité de wilaya et faqih, c’est-à-dire de juriste investi par Dieu assurant la continuité des fonctions du prophète. Une des nouveautés dans la conception de cette doctrine par l’Ayatollah Khomeiny est la fonction de l’imam hissé au rang supérieur, équivalent à celui des prophètes par son « infaillibilité ». Il faut souligner qu’elle reste un point de discorde important entre les penseurs chiites. Ce travail de relecture de l’Islam, version chiite, semble révolutionnaire dans la pensée chiite, et va servir à renforcer la position du clergé c’est-à-dire l’imam non seulement comme guide spirituel de la Ummah musulmane mais également comme leader politique. Par conséquent, la religion devient un élément moteur et indispensable à la constitution de cette République islamique dans l’Iran contemporain.

Afshon Ostovar donne à ce chef du système Wilayat e-faqih, la qualité de leader qui fonctionne à la fois comme une autorité politique et un guide spirituel. Il est le symbole de la révolution, de la primauté de l’islam chiite et du divin [6]. Ici le mot « divin » mérite une réflexion puisque ce leader du Wilayat e-faqih doit être choisi par Dieu pour représenter ses affaires sur terre. Sa suprématie est liée à son statut d’érudit, voire de descendant de la famille du prophète mais également au fait qu’il est tenu pour « infaillible ». Son statut de leader religieux et politique est donc semblable au statut d’un prophète. Il est important d’ajouter que la démarche de l’Ayatollah Khomeiny repose sur la notion de lIjtihad à, savoir l’effort intellectuel et la volonté personnelle de relecture des préceptes coraniques et la mise en place d’une jurisprudence islamique à la lumière des temps modernes.

La sacralité du statut de leader religieux de l’Ayatollah Khomeiny rend ce personnage charismatique et lui attribue un sens inné de la stratégie à la fois politique, religieuse et militaire qu’il possédait par ailleurs. Ses positions, son parcours, attestent [7] de cette figure emblématique devenue aujourd’hui un symbole et un exemple à suivre pour des milliers de jeunes Iraniens dans les rangs du Corps des Gardiens de la Révolution et parmi les partisans de la Révolution islamique. Un mausolée abritant le corps de l’Ayatollah Khomeiny placé au rang supérieur d’imam « infaillible » se trouve à Téhéran près du cimetière Behesht-e Zahra. Son tombeau est devenu un lieu saint où les pèlerins chiites viennent se recueillir. Comme le veut la tradition chiite, l’adoration des imams sous forme de recueillement et d’accès à ceux qui ont été les plus proches de Dieu permet ainsi de bénéficier de leurs honneurs et de leurs bénédictions. La sacralité dans la pensée spirituelle est très enracinée dans la tradition et la culture sociale iraniennes, spécialement dans les classes populaires et pauvres [8].

Cette pensée chiite s’articule sur deux niveaux de réflexion : la question de la spiritualité et celle de la rationalité. Tout le paradoxe de la vision khomeyniste réside dans cette dualité : d’un côté, la sacralisation du statut de l’imam chiite et, de l’autre, de la rationalité de lijtihad dans une relecture moderne du Coran. Cette dualité entre rationalité et sacralité en référence à la spiritualité marque d’un trait rouge le début d’une nouvelle pensée politique au service d’une République islamique d’Iran et de ses futures institutions ainsi qu’à sa garde rapprochée devenue le Corps des Gardiens de la Révolution islamique.

Dans le cadre de l’application de l’imamat sur le plan social, politique et également militaire, l’Ayatollah Khomeiny s’est entouré d’un groupe de fidèles volontaires, nommé le Corps des Gardiens de la Révolution islamique, pour protéger les valeurs de la République islamique.

Iran, Téhéran, 11 février 2020 : « Le Gardien vit », anniversaire de la Révolution islamique

Crédit : Fatima Moussaoui

Moussaoui/Diploweb.com

La pensée stratégique du corps des Gardiens de la Révolution

La pensée stratégique du Corps des Gardiens de la Révolution est inspirée de l’imamat. Cette pensée stratégique imamite porte en elle une dualité : une dimension spirituelle et une autre temporelle.

1. La dimension spirituelle repose sur la question du retour de l’Imam Mehdi et de la préparation à ce retour. Nous sommes en face d’un désir de militariser la pensée sociétale par une préparation de la masse partisane à devenir soldats de l’armée du Mehdi. Chaque membre de la société civile chiite aurait le devoir de s’y prêter. Ce sont des futurs soldats au sens propre et figuré. Dans l’idéal de la société chiite, chaque civil, qu’il soit enseignant, médecin ou autre, est un soldat en devenir. Chacun à un rôle à jouer pour combattre le mal et instaurer la justice divine sur terre. « La philosophie de l’attente se résume dans le dynamisme d’actions de préparation pour le retour de l’Imam Mehdi, et à son retour chacun connaît inconsciemment son rôle. [9] » Il s’agit d’une forme de préparation à une autre vie détachée de la réalité d’aujourd’hui. La force de ce raisonnement réside dans le fondement de la pensée de l’histoire de la famille du prophète. Cette adoration, différente de la figure du martyr présente dans la dualité spirituelle/temporelle, est plus développée et sacralisée, non seulement dans la pensée chiite contemporaine mais également dans la vision de l’imamat et des engagements du Corps des Gardiens de la Révolution. Tous ces éléments participent au dynamisme de la préparation à l’arrivée du douzième imam. Il s’agit surtout d’une rhétorique proprement philosophique de ce que la vie doit à la mort.

2. La dimension temporelle est attachée à l’instant présent et à la réalité de tous les jours dans la poursuite d’un projet commun de ces jeunes adorateurs du culte de la famille du prophète et de ce que l’imamat leur a enseigné. Le projet commun est de porter la vérité, transmettre la parole de l’Islam et instaurer la justice sur cette terre [10]. Cette réflexion est plus proche de la réalité concrète que de la philosophie de l’attente du douzième Imam le Mehdi.

Les soldats du Corps des Gardiens de la Révolution dans cette quête temporelle sont dotés d’un inconscient missionnaire, moteur dans toute démarche qu’elle soit militaro-guerrière dans une perspective de défense ou, au-delà d’une démarche de force, vers la transmission du savoir religieux et politique, le business ou la culture islamique. Cet inconscient missionnaire est réveillé par le dogme qui est le cœur de l’enseignement de la culture du Corps des Gardiens de la Révolution, puisque ces derniers sont les garants d’un ordre établi suite à la Révolution islamique de 1979. Il faut ajouter que la Révolution islamique peut perdre son objectif si elle n’est pas partagée. Puisque Dieu l’a recommandé, le devoir de cet inconscient missionnaire est inné, dès qu’un membre du Corps des Gardiens de la Révolution ou un partisan adhère à cette idéologie, il se voit engager pour une mission sur terre où il aura un rôle à jouer.

La pensée stratégique du Corps des Gardiens de la Révolution repose en grande partie sur l’approche politico-religieuse assez pragmatique des imamites. L’histoire perse et le sentiment de fierté nationale en donnent également des clés de lecture supplémentaires. Pour les auteurs du livre « Mullah, Guards and Bonyads », les élites de la République islamique voient l’Iran comme naturellement « doté » du rôle de leader régional, voire du monde musulman, l’Iran se considérant historiquement comme l’une des plus anciennes puissances régionales [11]. La pensée stratégique des Gardiens s’articule autour de deux dimensions spirituelle et temporelle.

Cependant, la compréhension imamite de la République islamique est religieuse et politique, les « secrets de l’imamat » [12], apportent également un enseignement guerrier. Ainsi, sa valeur stratégique et militaire ne doit pas être négligée dans toute réflexion géostratégique et tactique. Dans nos entretiens, nos interlocuteurs ont souligné que les guerriers de la Révolution islamique étaient prêts à mourir dans leur mission, pour transmettre la pensée imamite [13]. Ce sentiment est souvent négligé en Occident quand est analysé le concept de Wilayet e-Fagih, qui pour le régime vise à transmettre une certaine justice divine au-delà des frontières iraniennes. L’imamat a dépassé ses rôles politico-économique, théologique et social. Il porte en son sein une dimension purement stratégique et militaire, en référence aux guerriers, morts à Karbala et au sacrifice de l’imam Hussein. En effet, la valeur du sacrifice pour la « cause juste » est un catalyseur encore incompris, voire ignoré en Europe et aux Etats-Unis. La référence au religieux est ignorée aujourd’hui dans la pensée militaire et stratégique occidentale. L’attente de l’imam caché, l’imam Mehdi [14], autre « secret de l’imamat » porté par l’ayatollah Khomeiny est complétement négligée, alors que son influence est centrale dans l’Iran contemporain.

Pour Dabashi, l’Ayatollah Khomeiny a cherché, tout au long de sa carrière révolutionnaire, au travers de sa vision stratégique et politique, à choisir un ennemi extérieur plus puissant de façon à intimider ses adversaires intérieurs moins puissants [15]. Ce choix politique de l’Ayatollah Khomeiny a été poursuivi par le Corps des Gardiens de la Révolution. Ces derniers attestent par leurs actions et positionnements que la guerre n’est pas seulement une question de survie, elle est aussi une résistance, du moins de son noyau chiite, enracinée dans une mémoire culturelle de la résistance au pouvoir illégitime qui s’étend sur des siècles au-delà de la révolution iranienne de 1979 [16].

Cette volonté de résistance a été théorisée par les travaux d’intellectuels iraniens des années 1960 et 1970 comme Jalal Al-e Ahmed et Ali Shariati [17]. Ces derniers se sont montrés critiques des auteurs orientalistes et ont suggéré aux Iraniens de créer leur modernité à partir de leur propre héritage islamique. Ali Shariati, faisant figure d’idéologue de la Révolution islamique, francophone et bon orateur a réalisé des travaux sur la philosophie du chiisme, posant les jalons d’une idéologie révolutionnaire islamique. Cette conception shariatiste a séduit la jeunesse iranienne et les gauchistes religieux de son époque. En même temps qu’il s’intéressait à la philosophie de l’islam chiite, Shariati s’est intéressé au marxisme, à l’anticolonialisme du tiers-monde de Franz Fanon et à l’existentialisme français, pour créer une nouvelle ligne de pensée islamique prônant la résistance anti-impérialiste, anticapitaliste et anticléricale. [18]La pensée de Shariati ré-inventela lutte de classes de Marx en la mixant à des données islamiques chiites : les termes d’opprimés sont remplacés par mostaz’afin et les oppresseurs par mostakbarin. Il remet en question dans ses travaux d’érudit, la position des clergés institutionnalisés, inactifs devant le Chah. Shariatia transformé l’interprétation traditionnelle du mythe chiite de la bataille de Karbala, en la faisant évoluer d’une position de persévérance quiétiste pour une justice de l’au-delà à un modèle révolutionnaire de résistance ici et maintenant. L’Imam Hussein est transformé en révolutionnaire du tiers-monde par excellence [19]. « (…) Plutôt que de tenir l’Iran en otage entre la tradition et la modernité, le vrai chiisme pour Shariati était une force d’authentification et de mobilisation pour la résistance contre l’oppression des superpuissances sur le tiers-monde. [20] » Cette pensée shariatisteest utilisée par les imamites et pour poursuivre le projet de Wilayat-e Fagih de l’Ayatollah Khomeiny.

Iran. Téhéran, 13 février 2020. La commémoration des quarante jours après la mort du Général Souleimani : Général Qassem Souleimani avec Ismaël Qaani, commandant de la Force al-Qods

Crédit : F. Moussaoui.

Moussaoui/Diploweb.com

Stratégies militaires : alliances régionales

« Le Corps des Gardiens de la Révolution est devenu un agent de culture de guerre » constate A. Ostovar [21]

L’inconscient missionnaire est intégré dans cet état d’esprit portant vers l’action et le terrain. L’idéal de la création « d’un axe de résistance » dans le cadre d’une stratégie militaire de sécurité et de défense obéit à la pensée idéologique imamite soutenue par différentes actions d’ordre rationnel et spirituel ou temporel. Il est important de noter avant d’aller vers une analyse des niveaux d’actions, le travail de la République islamique dans le cadre des conversions au chiisme. Plus précisément, les conversions importantes des sunnites au chiisme depuis la création de la République islamique d’Iran en 1979 [22]. Cette dernière est très discrète dans ses tentatives récurrentes d’exporter les idées de la révolution khomeyniste dans les pays arabes sunnites voisins. Il faut bien entendu mentionner que ses démarches sont même plus discrètes que celles des Al Saoud pour exporter le wahhabisme. Cette expérience avortée de la République islamique a permis de saisir très vite la réalité des pays musulmans sunnites et leur intolérance vis-à-vis des tentatives de conversion de leurs populations au chiisme. Elle s’est très vite vue confrontée à un rejet catégorique du modèle de Wilayat e Faqih dans les pays arabo-musulmans. Cette donnée est très importante pour comprendre la suite de la stratégie mise en place par la République islamique à travers les Gardiens de la Révolution.

Nous pouvons différencier les actions du Corps des Gardiens de la Révolution engagés dans une démarche de stratégie militaire d’exportation des valeurs islamiques de Wilayat e-Faqih au Moyen Orient sur deux niveaux.

1. Le niveau d’effet miroir : ici le choix est porté sur des minorités chiites négligées, aspirant à de meilleures conditions de vie dans leur pays. Cet effet miroir se traduit par la reconnaissance de la souffrance de l’autre dans sa différence, par rapport à sa société d’origine. Cet imaginaire est très développé dans la littérature religieuse et de tradition chiite à caractère confessionnel et issu des guerres entre chiites et sunnites après la mort du prophète Mohamed.

La spiritualité est plus présente sur ce niveau puisqu’elle répond au statut d’opprimé au nom de sa croyance religieuse, « être chiite de facto c’est être opprimé et négligé ». Le missionnaire inconscient s’investit pour sauver son frère dans la religion et lui tend la main afin de compléter son devoir sur terre. Les communautés ciblées et invitées à faire partie de cet idéal chiite s’emparent à leur tour de ce même idéal. Répondant logiquement à cette approche, elles s’investissent de la même manière. Voire, elles trouvent leurs propres exemples à suivre. Dès lors, nous ne sommes plus dans le transfert d’idées mais devant l’application des idées en actions concrètes sur le terrain.

2. Le niveau d’intérêt commun : il s’agit d’une dialectique très peu comprise par les décideurs politiques occidentaux puisqu’il s’agit surtout d’une démarche plutôt pragmatique où le politique négocie avec le religieux pour enfin reprendre le dessus. Les intérêts communs avec des rivaux sur les plans politique, économique, religieux et social peuvent être négociés sans que les fondements de l’idéologie imamite ne soient totalement bafoués. L’approche reste très subtile puisqu’elle repose sur des codes d’engagement d’honneur et répond à des contextes le permettant.

La rhétorique d’une Ummah musulmane comme une alternative à une puissance impérialiste est une des pistes de réflexion exploitée. Ainsi le message lancé aux pauvres de résister et lutter contre l’oppression et l’injustice est aussi un moteur d’actions efficaces sur le terrain à long terme pour créer des alliances.

Conclusion

Force est de constater que ce don révolutionnaire de l’héritage imamite n’a pas dépassé les frontières iraniennes en raison de la résistance des pays musulmans majoritairement sunnites. Cependant, l’institutionnalisation de la République islamique a donné naissance à l’unique modèle de société islamique sous une autorité à la fois politique et religieuse. Cette « réussite » constitue depuis ses origines une menace sécuritaire pour le modèle monarchique des pays arabes du Golfe. L’échec de l’exportation des valeurs imamites se précise avec la guerre Iran- Irak (1980-1988), l’exportation de l’imamat étant alors reléguée au deuxième plan. Ce constat impose une nouvelle réalité de défense stratégique pour promouvoir le leadership de la République islamique. Cependant, avec la fin de la guerre Iran- Irak, le discours islamiste révolutionnaire visant à « libérer les oppressés du joug des infidèles et des impérialistes » devient de plus en plus fort et s’y ajoute à lui un résultat à cette guerre, qu’est la formation d’une lignée iranienne nationaliste. Cette dernière renforce la détermination des révolutionnaires iraniens dans la mise en place de nouvelles politiques de sécurité et défense extérieure. Cette période de guerre donne un avant-goût de ce déterminisme chiite imamite puisque les Iraniens, jeunes et moins jeunes, se sont engagés à défendre leurs frontières. Les jeunes volontaires révolutionnaires (basij) ont été les premiers projetés sur les lignes de front. Cette trajectoire historique permet à la République islamique de mettre en avant des politiques pragmatiques et de s’adapter au contexte dans lequel elle se retrouve, d’où un refus implicite d’exporter la Révolution islamique ou du moins de changer la manière dont elle doit être transmise. Le modèle de Wilayet-e Fagih n’a pas pu être calqué dans les pays voisins comme Téhéran l’a toujours souhaité. En revanche, le discours unificateur des valeurs de la Révolution islamique est devenu un moteur dans la mise en place d’un arsenal des nouvelles politiques de sécurité et de défense, visant tant l’intérieur du pays que l’extérieur. Dans ce nouveau contexte où la République islamique se sent menacée, ses politiques de sécurité et de défense se mettent en place avec l’aide de son bras armé, le Corps des Gardiens de la Révolution islamique. Pendant quatre décennies, ces derniers connaissent dans leur fonctionnement des transformations, tout en étant en phase avec la société civile dans laquelle ils vont participer à l’apparition d’une nouvelle assise sociétale, partisane et jeune. De cette dernière, naît un Mouvement Global Structuré [23]. Ce dernier permet à l’Iran de changer la donne quant à la question de la projection de puissance iranienne en dehors de ses propres frontières.

Par ailleurs, les actions d’autonomisation en soutien à des minorités négligées dans leur pays d’origine menées par le Corps des Gardiens de la Révolution sont considérées comme étant une atteinte à la sécurité intérieure de ces Etats. Ces actions conduisent à créer ainsi des déséquilibres entre le pouvoir central et la société civile dans lequel ils opèrent. Ces actions sont menées auprès de minorités dans des pays où l’Etat est affaibli ou complétement en faillite. La maîtrise des aléas des contextes régionaux et propres à chaque pays de la région a permis à Téhéran de créer un « axe de la Résistance ». Les valeurs imamites ont permis de tisser les premiers piliers de ses stratégies de sécurité et de défense extérieure. Il ne s’agit plus, d’exporter la Révolution islamique, mais de construire une politique mettant en avant la sécurité et l’avancement de l’Iran comme puissance régionale. La transformation des objectifs de la République islamique de valeurs proprement imamites à des politiques pragmatiques dans une stratégie de sécurité et de défense ne doit pas pour autant être considéré avec étonnement : ses politiques concordent avec son bagage civilisationnel et ses ambitions régionales. Ces dernières n’ont pas disparu avec l’arrivée des mollahs au pouvoir. Au contraire, l’Iran est devenu encore plus fort, en articulant ensemble ses valeurs imamites et sa volonté de projection de puissance. Aussi, ses politiques de sécurité et de défense ne sont plus seulement basées sur un « axe de résistance » bien visible, ses actions en offensives « légitimes » lui permettent de créer et renforcer une assise partisane sociétale internationale.

Cependant, le rêve d’exporter le modèle de la République islamique dans les pays musulmans, en les plaçant sous l’autorité du Guide suprême iranien, restera vraisemblablement impossible : les données socio-culturelles ne lui permettent pas d’aller au-delà d’alliances régionales avec des groupes bien déterminés, elles ne lui permettent pas de trouver une alliance plus large avec une majorité de la population des pays arabo-musulmans et de leurs gouvernants. En conséquence, « l’axe de la résistance » devient l’alternative par excellence d’export de l’imamat à certaines composantes des couches populaires des pays voisins, il permet surtout à l’Iran de projeter sa puissance régionale sur le plan politique et militaire, une condition nécessaire à la survie de son projet d’imamat et à sa sécurité nationale. SOURCE : Diploweb.com

Fatima Moussaoui, Docteur en Sécurité Internationale de l’Instituto Universitario General Gutiérrez Mellado à Madrid, et enseignante à Sciences Po Paris. Ses recherches portent sur la projection de puissance militaire et d’influence de l’Iran au Proche et Moyen-Orient, la mer Rouge et les pays du golfe Arabo-Persique.

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